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FRANCK KUHN : LE MONDE DU SPORT EST UN UNIVERS DE FATIGUE QUE L'ON DOIT DOMINER POUR PROGRESSER

LTAB Bonjour Franck, je suis ravi d'inaugurer « CHRONICLES +» avec ton interview. Tu es un préparateur physique qui, il y a encore 2 ans, évoluait dans le domaine du basket-ball à la SIG avec qui tu as partagé l'expérience de l'Euroligue. En 2011, tu décides de changer d'air pour rejoindre un grand club de handball féminin en Roumanie avec lequel tu as participé à une demi-finale de Ligue des Champions. Où en es-tu aujourd'hui ?

FK Le plaisir est partagé … Je suis préparateur physique professionnel depuis plus de 10 ans. Actuellement, je travaille du coté du CSM Bucarest avec un club de handball masculin de première ligue. Il y a quelques temps, j'ai pris conscience que le sportif performant était un sportif qui ne présentait pas de troubles fonctionnels. Ce constat fait, l'ostéopathie me paraissait être une réponse constructive à mes attentes. J'ai pu, à travers mes différentes expériences, voir l'impact et les effets positifs de l'ostéopathie sur le sportif de haut-niveau. C'est pourquoi je débute actuellement une formation dans ce domaine. Cette compétence complémentaire dans le cadre de mon travail de préparateur physique pourrait permettre à mes athlètes d'améliorer leurs performances sans aucun doute.

LTAB Les J.O sont une compétition exceptionnelle comme le décrit la plupart des sportifs. Elle nécessite une préparation physique rigoureuse tant pour écarter le danger d'une blessure que pour atteindre son état de forme idéal. Fred Aubert a eu la lourde tâche de préparer les équipes de France à cette compétition. L'équipe masculine a connu une préparation assez perturbée contrairement à leurs homologues féminines. Parker a repris tardivement dû à son oeil blessé, Traoré était en rééducation du coté de Cap-Breton, d'autres étaient absents pour des raisons d'ordre contractuel. En bref, comment prépare-t-on une équipe dans ces conditions ? 

FK La question est de savoir ce que l’on attend du préparateur physique. Si l’on vous dit que l’équipe sera prête dans sa totalité le jour « J » et que cette forme se maintiendra parfaitement jusqu’à la fin de la compétition, laissez-moi vous dire que l’on vous ment.

Tout travail s’inscrit dans une durée, une progression. On ne peut pas sauter les étapes de progression. Je vous donne un exemple pour la musculation, le gainage des ceintures est une étape incontournable au travail de la force maximale. Vous ne rencontrerez pas un athlète de force que ne maîtrise pas les exercices au poids de corps. Il faut également faire attention à la notion de « sensation de forme » et celle de « niveau de performance », leur différence est essentielle.

A l’intérieur d’une période où l’on performe très bien, on peut être très fatigué. Ce jour-là, les chronos seront mauvais et pourtant avec un peu de récupération, vos chronos peuvent être bons. Alors ? fatigué, en méforme, ou peut-être que votre niveau est faible ? La fatigue s’installe comme un voile sur la performance. C’est une des raisons pour lesquelles la préparation physique a largement évolué sur les méthodes de récupération, afin d’accélérer les mécanismes de levé de fatigue musculaire ou encore nerveuse.

Revenons à nos moutons bleus et blancs, Tony Parker est un sportif de haute performance, donc la question se pose ainsi : Était-il fatigué ou non après sa saison NBA ? Peut-on mesurer ce niveau de fatigue ? Peut-on proposer des entraînements qui lui permettent d’effacer ces traces de fatigue et de maintenir son niveau d’activité ? Peut-on lui donner un laps de temps suffisant pour décompresser mentalement et se remotiver ?

Puis sa blessure à l’œil a compliqué les choses car elle a imposé de l’inactivité (un dés-entrainement) au moment où l’équipe a commencé à se préparer collectivement à l’INSEP. Concernant Ali Traoré, je fais la même observation. Cet évènement non prévu impose au préparateur physique de repasser par la case dite « développement-progression ». Elle nécessite du temps or il faut savoir que le temps d’inactivité est du temps perdu que l’on ne rattrape plus. Visiblement concernant Parker le temps a manqué.

La sensation de forme est un leurre et la fatigue en est son témoin. C’est une sensation tout à fait normale, mais il ne faut surtout pas se fier à celle-ci. Se fier aux chronos, tests et niveaux de performance est essentiel. Si vous souhaitez développer un athlète dans le domaine de l’endurance, de la masse musculaire voir la vitesse, il faut travailler régulièrement en qualité et en quantité. L'athlète sera nécessairement fatigué mais c’est le prix de la progression. Le monde du sport est un univers de fatigue qu’il faut dominer pour progresser. Si un athlète vous dit « la séance de lundi était vraiment bonne, je me sens bien au niveau des jambes ». Répondez lui que ce ne sont que ses sensations.  Une séance n'est bonne que du moment que celle-ci apporte de meilleurs résultats aux tests. Si la séance du lendemain lui procure des sensations différentes (jambes lourdes …), elle peut-être tout aussi bonne que celle de la veille.

De plus, les entrainements ont des effets cumulés, retardés ou combinés, c’est à dire que l’addition des séances se joue comme une partition de musique et non comme une note isolée. La séance de course impactera différemment la séance de collectif qui suit qu’une séance de musculation en salle et l’appréciation que les joueurs en auront sera différente en fonction de l’agencement de celles-ci. En bref, le travail doit être individualisé et la performance mesurée régulièrement.  

LTAB Les féminines atteignent la finale et les masculins sont éliminés en quart. Le préparateur a-t-il un réel impact sur le résultat ?

FK Il peut en avoir un qu'à condition qu'un investissement financier et humain soit envisageable quelque soit la compétition et son objectif. Il est également vrai que tout est compensable, mais n’est-il pas plus intelligent de contrôler un maximum de paramètres que de se fier à sa chance ? Le physique d'un sportif est sans aucun doute mesurable et entrainable. 

Peut-on se passer de la vidéo ? Oui, on peut même gagner un championnat sans l’aide de la vidéo, mais n’augmente-on pas ses chances en scoutant l’adversaire et en préparant son équipe avec la vidéo ? Il en va de même pour le physique, mais la vidéo a-t-elle un réel impact sur le résultat ? Tout dépend de la manière d'amener le travail ...  Les joueurs ont-ils dormi pendant la vidéo ? Celle-ci a durée une heure, l’entraîneur n’a fait que parler, on a fait une seule vidéo en 2 semaines. Encore une fois, la question est de savoir comment et dans quelles conditions le préparateur physique travaille-t-il ? Individualise-t-il ses programmes ? Intervient-il au quotidien ? le travail est-il spécifique ?  A-t-il des moyens, du matériel ? Les joueurs s’investissent-ils ? Le travail est-il programmé annuellement ou sur du court terme ? Autant de questions et de réponses qui vous permettront de savoir l’impact réel du préparateur physique sur l'équipe. A ce sujet, je ne peux que souligner le retard de culture et de moyens que l’on rencontre en France.

LTAB Les dix dernières minutes du match face à l'Espagne laisse penser que la France est éprouvée, lourdement impactée physiquement par l'adversaire.

Quelle est ton analyse ? 

FK Il est vrai que le manque de fraicheur s’est fait ressentir en fin de match, visiblement Parker n’est pas à son meilleur niveau, je pense que le retard accumulé dans la préparation a fait payer les bleus à ce moment là. Vu les 5 dernières minutes on a vraiment le sentiment que la France manque de carburant, baisse d’intensité, tirs trop courts alors que le match était a sa portée.

LTAB L'Espagne rejoint le Team USA en finale masculine. Nous avons 2 équipes aux qualités physiques différentes et nous remarquons assez logiquement l'impact des américains dans cet aspect du jeu durant le match. Malgré tout, l'Espagne résiste et répond. Qu'en penses-tu ?

FK Les qualités morphologiques ne sont pas les qualités physiques. La taille ne se fatigue jamais et dans la dernière minute de la rencontre un pivot de grande taille aura toujours son aptitude à récupérer des rebonds. Cependant l’habileté de saut et de sprint s’effrite au fil du jeu, elles ont besoin de ressources pour être mises en jeu. J’insiste sur ce point car on entend dire que les USA ont des qualités athlétiques hors normes (ce que je ne contredis pas) mais l’Espagne possède aussi des qualités morphologiques à opposer à leur dimension athlétique.

Sans pouvoir rivaliser sur l’explosivité qui requiert une force importante, Navarro n’a rien à envier à Westbrook concernant la vitesse. Fernandez n’est pas fort, il subit dans les contacts et les luttes, mais il a une forte détente.Les américains font clairement la différence sur leur densité musculaire, et leur aptitude à accélérer-décélérer leur explosion. Et le résultat est impressionnant. 

Mais pour mieux comprendre le retard que nous accusons il faut se rendre aux Etats-Unis où le fitness est une culture. Parlons-en un peu plus … En France, nous faisons 2 heures de sport obligatoires en classe pour 6 heures de mathématiques, la finale du championnat universitaire de basket français rassemble 400 à 500 supporters contre plus de 60000 dans un stade de football pour la March Madness. Le débat en pro A se fait sur les capacités de salle et non sur les infrastructures d’entrainement telles que les salles de musculation ou encore les centres de récupération.

LTAB Merci pour tes réponses et nous espérons te revoir très vite dans l'hexagone 

FK Merci et bonne continuation.

Propos recueillis par Yacine Aouadi283180_228001033908825_105625972812999_601896_3291633_n

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